Après la discussion sur l’intervention à l’AWE 2026 de Brad Scoggin, PDG d’ArborXR, sur le sujet très concret de la diffusion de la XR en entreprise, je vous propose de nous attarder sur une présentation plus spéculative puisqu’elle nous entraine à imaginer l’avenir des lunettes de RA sur les 10 prochaines années. Lors de sa conférence intitulée « The View In 2036: How New Headmounted Devices and Always-On AI Will Change the Way We See the World« , Courtney Harding a dressé une feuille de route que je trouve captivante sur la façon dont les lunettes connectées et l’intelligence artificielle transformeront notre rapport à l’information d’ici une décennie. Cependant, alors que l’écosystème accélère subitement, je me pose de nombreuses questions sur la trajectoire exacte de cette transition. Comment passer d’un simple écran déporté à de véritables applications natives ? Le partage de données environnementales entre utilisateurs peut-il révolutionner les usages ? Et le format lunettes est-il réellement supérieur aux autres dispositifs IA émergents comme les broches ou les écouteurs intelligents ? Cet article fait le point sur les enseignements clés de la conférence et je tente d’apporter quelques réponses supplémentaires..
La transition vers l’affichage « tête haute »
Dans son état des lieux, Courtney Harding part d’un constat presque évident sur nos comportements actuels : nous vivons dans une culture de l’affichage « tête basse ». Captivés par l’écran de nos smartphones, nous traversons l’espace public les yeux baissés, une habitude qui dégrade notre conscience situationnelle. Il suffit de sortir dans la rue pour mesurer cette situation et identifier, en particulier, les dangers concrets que cela implique.
L’objectif majeur des dispositifs interagissants dans notre champ de vision est de restaurer cette attention au monde physique en basculant vers un affichage « tête haute ». L’information numérique ne vient plus faire écran, elle se superpose directement à l’environnement. L’interaction devient fluide et sans friction : recevoir un message, le lire du regard et y répondre simplement par la voix sans jamais interrompre sa marche ni extraire un téléphone du fond de sa poche. Pour expliquer la dynamique actuelle, Courtney Harding revient sur l’historique de cette technologie. Pour la résumer très rapidement, les Google Glass (2013) étaient pionnières mais prématurées, plombées par une esthétique perçue comme bizarre et des craintes massives sur la vie privée. Les North Focals (2018) avaient un design soigné et élégant, mais étaient également freinés par une friction de distribution rédhibitoire (obligation de se rendre dans très peu de boutiques physiques à Toronto ou New York pour faire scanner sa tête en 3D pour un prix de plus de 1 000 $). Aujourd’hui, ces deux écueils semblent dépassés avec une accélération industrielle sans précédent matérialisée par le succès commercial des lunettes Meta (plus de 9 millions d’unités vendues), l’annonce des prototypes Orion, le réengagement majeur de Google, ainsi que les avancées de Snap, XREAL ou Viture.


Alors que Courtney Harding positionne le basculement massif à l’horizon 2036 (10 ans), la cadence actuelle montre que la période charnière s’ouvre dès maintenant. Le marché ne cherche plus seulement à prouver la faisabilité technique du composant optique ou audio, mais il entre dans une phase d’adoption comportementale. Les six prochains mois vont déterminer si les lunettes connectées restent un accessoire tendance pour technophiles ou si elles amorcent leur transformation en véritable substitut de l’écran principal.
Des applications « natives » pour lunettes : au-delà du miroir du smartphone
Un des enseignements retenus des dix dernières années de XR est presque évident : sans contenus phares et exclusifs, le matériel ne trouve pas son public. Courtney Harding met en garde contre la tentation initiale des développeurs qui consiste à prendre les applications existantes du smartphone et à les projeter simplement sur les verres des lunettes. Pour convertir les utilisateurs, il est impératif de bâtir des « native apps » pensées spécifiquement pour le format et l’ergonomie des lunettes. Elle cite notamment le guidage piéton direct en surimpression dans le champ de vision, la gestion intelligente des notifications contextuelles (l’IA trie les alertes pour n’afficher que l’urgence absolue en plein travail ou en déplacement, tout en remettant à plus tard les messages secondaires) ou l’assistance totalement vocale.

Pour comprendre ce que sera une application réellement « native », il faut définir ce qui la rend physiquement impossible ou médiocre sur un écran plat de smartphone. Une application native pour lunettes tire parti de trois éléments indissociables : l’ancrage spatial, la perception visuelle continue du monde réel (aussi proche que possible de celle de l’utilisateur) et la réactivité instantanée sans friction. On peut imaginer des usages à très forte valeur ajoutée qui complètent ceux déjà évoqués comme l’assistance manuelle en temps réel que l’on connait déjà dans le secteur professionnel. Des instructions visuelles superposées directement sur une machine à réparer (moteur, meuble, circuit électrique) ou l’assistance à des gestes chirurgicaux et d’apprentissage. Il est facile de comprendre également la valeur ajoutée d’une traduction ou du sous-titrage d’une conversation en temps réel. Et je ne reviens pas sur l’intérêt de ce genre d’usage pour faciliter la vie des personnes atteintes d’une déficience visuelle ou auditive. Mais le challenge majeur des développeurs sera de trouver d’autres situations de la « vie de tous les jours » pouvant être assistées de cette manière.
L’actualité technologique autour des puces de dernière génération (notamment les puces Qualcomm Snapdragon Elite équipées de NPU dédiés) apporte un levier fondamental pour ces applications natives. Jusqu’à présent, la plupart des modèles de vision et de langage imposaient un aller-retour vers le cloud, générant de la latence et consommant de la bande passante. Disposer d’une IA locale réglera ces contraintes tout en préservant au mieux la confidentialité des données des utilisateurs.
Le partage de données contextuelles : vers un « Waze » urbain de lunettes à lunettes ?
L’un des exemples les plus intéressants de la conférence illustre l’apport de l’IA passive et collective. Courtney Harding décrit une scène du quotidien : vous marchez en ville, à la recherche d’un endroit où dîner. Plutôt que de sortir votre téléphone pour consulter des avis ou passer des coups de fil, vous exprimez une demande naturelle à vos lunettes : « Trouve-moi un restaurant pas trop cher dans le quartier. »

Le système ne se contente pas d’interroger un annuaire statique. Il croise votre demande avec votre profil et les métadonnées anonymisées agrégées en temps réel par les lunettes des autres personnes (par exemple via des données de fréquentation). Les lunettes vous évitent ainsi les établissements bondés ou complets pour vous guider directement vers un restaurant disposant de tables libres. Services centralisés ou renaissance du peer-to-peer, l’histoire est à écrire, mais l’idée d’utiliser une flotte de capteurs présents « sur le terrain » pour créer à la volée une sorte d’image du monde en temps réel ouvre de nombreuses possibilités. Peut-être faut-il y voir un domaine majeur des native apps ?
Courtney Harding pense que cette approche va transformer également le modèle économique de la publicité. Les marques n’auront plus besoin d’investir des fortunes dans des panneaux d’affichage de masse au rendement minime. Un petit café ou un restaurant indépendant pourra adresser une proposition ciblée au bon utilisateur, au moment précis où son besoin émerge. Je suis un peu plus septique sur cette possibilité. Et la perspective de déplacer les panneaux publicitaires du monde réel dans ma paire de lunettes ne m’enchante pas du tout !
Les lunettes vont-elles surclasser les pins, pendentifs et écouteurs ?
Dans sa présentation, Courtney Harding insiste sur le fait que l’intelligence artificielle « ambiante » et « permanente » constitue le véritable moteur de cette génération de dispositifs. L’interaction vocale et la compréhension du contexte sont le canal principal d’échange avec le monde numérique.

L’idée d’un « compagnon IA » conscient de notre environnement a donné naissance ces dernières années à de multiples expérimentations matérielles (les pins/broches intelligentes, les pendentifs et médaillons enregistreurs, les écouteurs intelligents équipés de micro-caméras, etc.) mais une paire de lunettes garde des avantages considérables. J’ai déjà évoqué cela dans un précédent article, mais en voici une synthèse :
- L’alignement du regard : un assistant IA ne peut être véritablement pertinent que s’il partage exactement la même perspective visuelle que son utilisateur. Lorsque vous dites « C’est quoi cette plante ? » ou « Explique-moi ce panneau », seules les lunettes captent exactement le point de focalisation de votre regard.
- Le retour visuel furtif : un assistant 100 % audio (pins ou écouteurs) pose des problèmes d’ergonomie cognitive : écouter une synthèse vocale prend du temps et coupe l’utilisateur de ses conversations. Les lunettes permettent d’afficher une notification visuelle en un coup d’œil (micro-carte, icône, prix), traitable en quelques millisecondes sans interrompre une interaction sociale.
- L’intégration naturelle : porter des lunettes est un usage ancré depuis des siècles. Ajouter des microcomposants électroniques dans une monture existante est une démarche bien plus naturelle pour le grand public que d’adopter un nouveau bijou technologique sur le torse.
Attention toutefois à ne pas enterrer les autres objets trop vite. Nous sommes dans une période de transition où les écosystèmes d’appareils vont rester très importants. Les lunettes gagnent en importance mais ne reversent pas la table.
Les conditions du succès : infrastructures, éthique et déconnexion
En fin d’intervention, Courtney Harding rappelle avec clairvoyance que sans une prise en compte sérieuse des contraintes d’infrastructure et d’éthique, ces technologies risquent l’échec. Même avec une grande partie du traitement internalisé, les lunettes sont « connectées ». Sans un lien persistant, rapide et universel (5G/6G), elles redeviennent de simples « morceaux de plastique ». Les zones blanches et les difficultés d’accès réseau, y compris économiques, resteront des freins majeurs. Il est également vital que les constructeurs et les développeurs établissent des normes claires sur le consentement par défaut et la propriété des données personnelles. Il faut éviter les dérives liées à la reconnaissance faciale clandestine, la prise de vue abusive (un gros sujet d’actualité en ce moment) ou la triche lors des examens scolaires. Si cette partie vous intéresse, je vous invite d’ailleurs à regarder l’intervention de Avi Bar-Zeev dans cette vidéo de la XR Association où il propose des mécanismes pratiques de consentement éclairé et dynamique.
Ne négligeons pas non plus le bien-être numérique et le « droit à la déconnexion ». Courtney Harding insiste sur la notion de matériel conçu aussi pour pouvoir ne pas être utilisé (« designed to not be used at all »). L’utilisateur doit pouvoir éteindre, déconnecter ou retirer facilement ses lunettes pour préserver des moments de vie privée et de sociabilité réelle. Je gage qu’ici la balance va être dure à trouver si on prend exemple sur l’histoire du smartphone !
On le voit clairement, l’adoption des lunettes connectées dans les prochaines années ne dépendra pas uniquement de la puissance des puces ou de la finesse de l’affichage. Le facteur déterminant sera l’acceptabilité sociale et le contrat de confiance.
Et pour 2036 ?
Nous ne sommes pas à la veille du remplacement brutal et total du smartphone, en quelques mois ou même en quelques années. Cependant, nous assistons probablement à l’émergence d’un nouvel équilibre où le smartphone deviendra progressivement un centre de calcul discret, cédant la place aux lunettes connectées pour l’interface du quotidien. Il pourrait même complètement disparaître dans les 10 prochaines années si, finalement, il n’apporte plus de valeur ajoutée claire pour l’utilisateur. Après tout, s’il ne fournit que de la puissance de calcul, pourquoi ne pas la prendre ailleurs ?
La vision novatrice de Courtney Harding me plait beaucoup : transition vers l’affichage tête haute et revalorisation de la présence physique, de la conscience du monde qui nous entoure. Aux entreprises et aux développeurs qui imaginent les solutions applicatives pour ces lunettes, j’espère que cela donne une vision optimiste du chemin à suivre pour à la fois développer le marché et rendre des services clairs et concrets aux utilisateurs.

