Pelles, pioches, IA et désillusions, ce que les VC nous partagent sur l’AWE 2026

Lors de l’édition 2026 de l’AWE, une session était consacrée à l’investissement avec le traditionnel panel d’investisseurs. Même si la discussion de cette année semblait un peu moins organisée que les années précédentes, c’est toujours pour moi un moment intéressant pour tenter de comprendre les attentes et les contraintes des VC. Je vous propose donc ma vision de cet échange avec une comparaison des discussions similaires de 2024 et 2025, histoire de savoir ce qui évolue et ce qui change vraiment.

Préambule et limites de l’exercice

Il convient toujours d’être prudent avec les interprétations, surtout quand elles proviennent de peu de sources comme ici. Je me base en effet sur la discussion de Rren Schafer (Compassion Ventures, à la fois VC et Venture Studio) et de Derek Mether (Hallstone Ventures, orientée création et early stage) et sur l’intervention de Tipatat Chennavasin, cofondateur et associé de The Venture Reality Fund. Trois investisseurs, c’est très peu pour envisager de comprendre le sujet, mais il nous faut garder à l’esprit qu’ils connaissent le domaine, qu’ils sont à l’AWE pour rencontrer des startups à financer et donc qu’ils ont un avis éclairé. Et comme je serai obligé d’interpréter cet avis suivant mes propres analyses et opinions, je vous invite à regarder leur intervention pour vous faire une idée complète.

L’évolution de la place de l’IA, de la curiosité à l’indispensable

La question de l’IA et de son utilisation dans le domaine de la XR reste un sujet important pour les investisseurs. Ce n’est pas nouveau évidemment, mais comme le souligne Tipatat Chennavasin, l’industrie traverse aujourd’hui une transformation majeure dominée par l’intelligence artificielle, qui capte la très grande majorité des capitaux disponibles. Sur les 425 milliards de dollars investis l’an passé par le capital-risque, environ 80 % ont été fléchés vers l’IA, une tendance qui s’accentue encore cette année.

En 2024 et 2025, l’IA s’imposait comme un moyen de faire « plus » avec moins de ressources, à la fois dans la création de contenus, de développement ou même de défrichage de nouveaux usages. Les investisseurs voyaient l’utilisation de l’IA comme la possibilité de personnaliser les expériences pour apporter une valeur ajoutée que l’utilisateur pouvait avoir envie de payer. Cela s’est accentué en 2025 à cause du matériel. Coté VR, il n’y a pas eu de nouveauté significative, il fallait donc proposer des usages innovants. Côté RA, les lunettes connectées ont tout balayé et, sans usages clairs, elles ont mis en avant la personnalisation d’une communication avec un assistant IA à tout faire.

En 2026, on semble rester dans ce schéma à une petite nuance près. La question que peuvent poser les investisseurs n’est plus « Pour quelle valeur ajoutée utilisez-vous de l’IA dans votre expérience ? » mais « Pourquoi n’utilisez-vous pas d’IA ? ». Comme on l’a dit, l’IA a capté la majorité de l’attention et des financements du capital-risque mondial (surchauffant le marché du VC), forçant le secteur de la XR à se redéfinir en synergie directe avec elle. Dans un sens, on peut dire que la XR n’a rien de particulier par rapport aux autres secteurs du numérique :)

On se retrouve donc avec une double injonction pour les entreprises qui lèvent des fonds. Expliquer pourquoi elles utilisent l’IA dans certaines parties de leurs expériences (et être capables de quantifier la valeur ajoutée) et justifier pourquoi elles ne le font pas dans d’autres parties (avec la même quantification). J’y vois un coté positif, nous allons tous être obligés d’évaluer les plus et les moins de l’IA de manière rationnelle et peut-être sortir du discours actuel tout en noir et blanc.

L’investissement en early stage, c’est le bordel…

Pardonnez-moi ce titre un peu superficiel, mais c’est le sentiment que j’ai en écoutant les conférenciers. On comprend que ces dernières années, les conditions de financement en early stage se sont durcies. En 2024 et 2025 les conseils étaient clairement de se focaliser sur le bootstrapping (autofinancement) pour survivre à la baisse des investissements et éviter de se faire diluer trop tôt. Avec des chiffres de ventes cohérents et une traction démontrée, les entreprises pouvaient ensuite aller voir des VC pour passer directement en série A (sautant ainsi la phase du seed). Les investisseurs incitaient fortement les startups à compléter ou remplacer le pre-seed/seed par du « capital gratuit » : subventions publiques, fonds régionaux ou programmes européens (UE, NHS au Royaume-Uni).

Depuis 2023, l’investissement en early stage retrouve la croissance mais moins vite que l’investissement global (source : « Global Venture Funding In 2025 Surged As Startup Deals And Valuations Set All-Time Records« )

En 2026, le bootstrapping devient une alternative stratégique pérenne et vivement encouragée. Tipatat Chennavasin conseille explicitement à la majorité des fondateurs de ne pas lever de fonds institutionnels et de développer des lifestyle businesses s’ils ne visent pas une croissance exponentielle et un potentiel réel d’atteindre 100 millions de dollars de chiffre d’affaires en moins de 5 ans. Il place la barre du seed à 3 millions de dollars d’ARR (revenu annuel récurrent) et explique que cette demande financière est devenue irréaliste pour 90 % des projets de XR ! Rren Schaefer nuance cette vision en rappelant qu’il existe des fonds d’impact et des structures hybrides comme la sienne (venture studio + VC) prêts à financer des projets dès le pre-seed ou le seed, à condition qu’ils présentent de solides fondamentaux économiques et un « Founder-Market Fit » évident, même sans viser d’emblée des valorisations astronomiques.

Je ne suis pas un spécialiste du secteur mais j’y vois une sorte de fragmentation des types de VC qui habituellement intervenaient en early stage. La tension économique de 2023/2024 les a incités à être plus prudents et donc à aller sur des entreprises avec un marché plus structuré, un ARR plus important et donc une valorisation plus importante. En exagérant un peu, ils ont voulu faire de la série A avec des moyens de seed et se sont donc retrouvés en face des VC de ce créneau. Certains s’y sont adaptés, d’autres non. Et ces derniers sont revenus vers le seed pour constater que les entreprises de la XR n’étaient plus vraiment là. Je pense que c’est pour cela que l’on voit de plus en plus de formes hybrides (accélérateurs, venture studios, pseudo-spinoff, etc.) qui prennent la place du seed mais en apportant d’autres moyens que financiers.

Comme toutes les périodes de transition, nous sommes dans une phase de recadrage. Nous verrons en 2027 si les choses sont plus claires.

B2B et B2C sont dans un bateau, B2C tombe à l’eau…

La question de l’importance des marchés grand public et professionnel revient régulièrement dans les discussions des investisseurs. Autant la partie B2B reste une sorte de valeur sûre pour la XR (en ayant un modèle économique clair et en mettant l’accent de plus en plus sur l’intégration effective des solutions aux outils existants), autant le B2C rend les investisseurs de plus en plus frileux. :)

C’est intéressant de constater qu’en 2024 on restait sur un certain optimisme, même si « l’adoption de la technologie est moins rapide que prévu ». Le discours a changé en 2025 et en 2026. Plus personne ne recherche une « killer app » en VR pour le B2C, les tentatives « sociales » (Horizon Worlds ou Rec Room) sont des échecs et le marché des lunettes, certes prometteur, est encore à créer. Le modèle économique pour ce dernier semble être destiné à imiter celui des applications mobiles et donc à favoriser les studios de création plutôt que les projets individuels. Derek Mether aborde la question de l’intérêt des « grands studios de divertissement » pour la XR en constatant qu’ils cherchent à rattraper leur retard face à l’érosion de leurs revenus traditionnels et se tournent vers les innovations externes. Cela nous fait penser évidemment aux potentiels des LBE (location-based entertainment) ou plus généralement à tous les usages B2B2C mais encore une fois, on manque de cas concrets pour affirmer une tendance lourde d’investissement de corporate venture spécialisés dans ce secteur. On sent d’ailleurs plutôt que l’internalisation des compétences (par acquisition ou développement internes) pourrait être le challenge des deux prochaines années.

Il n’est pas impossible cependant que, puisque les investisseurs généralistes se sont largement retirés du B2C XR pur, le marché se restructure autour de fonds hyperspécialisés XR/IA. Hallstone Ventures en est un exemple.

Deux points qui se démarquent cette année

Je ne suis pas revenu dans ma synthèse sur tous les autres points qui ont été abordés durant les conversations, comme par exemple l’importance de l’équipe qui reste un des éléments les plus notables d’année en année. Je poursuis donc avec deux points qui me semblent assez nouveaux dans les discours des investisseurs (toujours avec la prudence liée à la taille de l’échantillon).

2026 sera-t-elle l’année de retour en grâce des pelles et des pioches ? Je fais évidemment référence aux technologies et aux équipements d’infrastructures indispensables au fonctionnement d’une industrie XR. Si on laisse de côté les équipements qui sont indispensables à un grand nombre de secteurs, on parle ici des nanotechnologies dédiées aux traitements de surfaces optiques, de la miniaturisation des composants, de capteurs avancés ou des saut technologies pour les batteries.

On sent dans les discussions un intérêt croissant pour ce segment, peut-être dû au fait que la partie logiciel devient de plus en plus facilement reproductible et n’assure plus des perspectives intéressantes à 3 ans. Cela reste tout de même un domaine où les besoins en financement sont importants et donc le risque également. De plus, on a plutôt vu ces dernières années des sociétés de deeptech absorbées par des « clients » qui voulaient sécuriser leurs avantages. Peut-être qu’il y a un coup à jouer vraiment dans la phase pré-seed dans ce cadre, à condition d’avoir une compétence importante dans le domaine en question !

Une vision de l’usage de la RA dans la vie quotidienne pour gamifier le sport (crée avec Gemini)

La facilité de création de contenu grâce à l’IA va-t-elle nous faire revenir à des interactions plus « physiques » et au désir de partager des moments en « live » ? C’est l’éternelle réflexion sur la rareté qui revient dans plusieurs remarques des investisseurs. Rren Schaefer a par exemple souligné que l’élément humain et les interactions physiques deviendront le véritable produit de luxe de l’économie numérique, s’opposant à la surabondance de contenus synthétiques de faible qualité générés par IA.

Concrètement, cela semble donner un avantage aux expériences physiques enrichies par la réalité augmentée, un peu comme les expériences vues dans la musique. Évidemment, cela fait penser au LBE au sens le plus large : chasse au trésor géolocalisé, contenu exclusif dans des concerts ou des représentations d’arts vivants, assistance aux choix des aliments, gamification d’activités quotidiennes du sport au tri des déchets, etc.

Autant d’activités qui ont déjà été proposées sans vraiment de débouchés économiques. Est-ce que l’arrivée en masse de lunettes permettant de rendre toutes ses activités plus simples, plus ludiques et donc plus monétisables ? Nous le saurons rapidement, disons dans les 12 prochains mois. En attendant, si vous avez un projet de ce type, c’est peut-être le moment de prendre rendez-vous avec des investisseurs… pour dans 4 mois quand vous aurez les chiffres de votre traction :)

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Grégory MAUBON

Consultant Indépendant en Réalité Augmentée / Digital Coordinator (CDO + CIO)

Leading Innovation ++ on the Field ++ with a Purpose | #AugmentedReality #Industry #DataScience #AI #CultivatedMeat #FutureOfFood | PhD Astrophysics

451 article(s) publié(s)Strategic Thinking, Leadership, Collaboration, Augmented Reality (AR), Artificial Intelligence (AI), Data Visualization, Blockchain, Internet of Things (IoT), Cybersecurity, Digital Transformation Strategy, Problem-Solving, Project Management, Communication, Client-Centric Approach, Adaptability.

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