Lunettes connectées en entreprise, un nouveau défi d’intégration

Comme souvent sur mon site, un article part de plusieurs discussions similaires au cours des dernières semaines et des consultations qui en résultent. Le sujet, vous l’avez compris, est celui de l’intégration de lunettes connectées en entreprise. À quoi faut-il penser pour que cela se passe au mieux ? À défaut de bonnes pratiques dans un secteur naissant, que faut-il anticiper ? Je vous propose d’explorer le sujet dans la suite avec quelques « prérequis ». Nous allons supposer, pour simplifier, que vous avez déjà en tête l’usage principal de ces lunettes et même potentiellement que vous avez effectué quelques tests (pour ne pas dire POC) qui ont largement débroussaillé le chemin. Cela implique que vous êtes capable de valider les spécificités techniques des lunettes en fonction de vos besoins. De même vous avez une infrastrure qui est adaptée, comme un réseau sans fils capable de supporter un flux vidéo en temps réel si vous envisager une expertise à distance, une bonne connaissance des zones blanches dans les usines ou sur le terrain, etc.

Si ce n’est pas le cas, je vous conseille de passer par une étape d’exploration !

L’inévitable vague des lunettes connectées

En 2013, les Google Glasses ouvraient la voie mais sans grand succés

Il fut un temps, pas si lointain, où les lunettes connectées semblaient condamnées à rester des prototypes de laboratoires ou des échecs commerciaux retentissants. Pourtant, les chiffres récents semblent montrer une adoption réelle par le marché grand public. Avec plusieurs millions d’unités écoulées en un temps record (notamment sous l’impulsion des modèles Meta Ray-Ban), ces appareils semblent avoir trouvé la formule magique alliant design acceptable, légèreté et fonctionnalités dopées à l’intelligence artificielle. Face à un succès grand public, les entreprises ne peuvent pas faire l’autruche. Historiquement, tout appareil technologique adopté massivement par le grand public finit inévitablement par franchir les portes de l’entreprise. Les personnes, habituées à la fluidité de ces outils dans leur sphère privée, chercheront naturellement à en tirer parti dans leur quotidien professionnel.

Une paire de lunettes simples, légères et fonctionnelle pour le travail de tous les jours

Mais au-delà de l’effet de mode, ce sont les fonctionnalités poussées par les constructeurs qui peuvent interpeller les directions métiers. Capture vidéo et photo mains libres, traduction en temps réel, requêtes vocales via l’IA embarquée… Ces capacités répondent à des points de friction réels sur le terrain. Et ce n’est pas nouveau puisque depuis plusieurs années, l’industrie a prouvé la valeur ajoutée de ces technologies avec des casques de réalité mixte, le Microsoft Hololens ou diverses lunettes de chez Realware ou Vuzix. Nous avons pu valider des cas d’usage à fort retour sur investissement comme l’assistance à distance, le guidage d’opérateurs sur des chaînes de montage complexes, ou encore la visualisation de maquettes 3D sur site. L’intéret des lunettes connectées légères vient combler un espace laissé vide : celui d’une assistance numérique continue, peu intrusive, et accessible à tous les collaborateurs, du technicien de maintenance au cadre logistique. L’enjeu pour l’entreprise n’est donc plus de savoir si ces lunettes vont intégrer le système d’information, mais comment les y intégrer intelligemment.

Gestion de flotte et pérennité : Traiter les lunettes comme des ordinateurs (enfin presque)

Lorsqu’une DSI déploie une nouvelle flotte d’ordinateurs portables ou de smartphones, les processus sont aujourd’hui parfaitement huilés. L’appareil est commandé, ajouté d’une manière ou d’une autre dans le système de l’entreprise (j’ai une pensée pour tout ce que j’ai envoyé dans Active Directory au cours de ma carrière), configuré avec les bonnes applications, et sécurisé avant même d’arriver dans les mains de l’employé. Peut-on imaginer un fonctionnement identique pour les lunettes connectées ? Sur le papier, oui. Après tout, ce n’est ni plus ni moins qu’un ordinateur que l’on porte sur le nez. Elle possède un processeur, de la mémoire, un système d’exploitation, des capteurs et une connexion réseau (donc une adresse MAC). Par conséquent, la DSI doit les considérer comme un nouveau « terminal » de son réseau.

Cependant, dans la réalité du marché actuel, les constructeurs de lunettes ciblent plutôt le grand public et ne donnent pas toujours les fonctionnalités nécessaires à du matériel d’entreprise. Si vous achetez un PC chez Dell ou Lenovo, l’appareil est pensé dès sa conception pour être administré par une organisation tierce. À l’inverse, une paire de lunettes comme les Ray-Ban Meta est conçue pour un individu. Son activation nécessite le téléchargement d’une application sur un smartphone et la création d’un compte utilisateur individuel. Sauf travail en amont pour débloquer ce point, impossible d’imaginer un déploiement massif au niveau de l’entreprise.

Pour intégrer ces nouveaux outils dans le SI, la DSI va donc devoir imposer ses règles et s’appuyer sur des solutions de MDM (Mobile Device Management) ou UEM (Unified Endpoint Management) capables de gérer des objets connectés. Cela implique de répondre à plusieurs impératifs :

  • L’enrôlement et la configuration sans contact : La capacité de configurer les accès Wi-Fi de l’entreprise, les certificats de sécurité et les applications métiers sans que l’utilisateur n’ait à paramétrer quoi que ce soit manuellement.
  • Le mode « Kiosque » (ou mode dédié) : Pour des usages industriels ou logistiques, la lunette ne doit lancer que les applications métiers nécessaires, verrouillant ainsi toute utilisation non autorisée.
  • Le cycle de vie logiciel : Pousser les mises à jour de sécurité et d’applications à distance sur des centaines de paires de lunettes simultanément, sans nécessiter un retour à l’atelier.
  • Le maintien en condition opérationnelle (MCO) et la disponibilité du matériel : Contrairement à un ordinateur posé sur un bureau, des lunettes sur le terrain vont tomber, prendre la poussière ou l’humidité. La flotte nécessite une gestion de stock tampon (le spare assez classique) et une procédure de remplacement express qui découle des automatisations listées auparavant (nous verrons pas la suite que ce n’est peut etre pas si simple). C’est ici que se pose la question critique de la disponibilité. Aujourd’hui, on observe une effervescence de nouvelles marques et de startups qui lancent leurs propres lunettes connectées. Mais une DSI peut-elle asseoir sa stratégie sur un acteur dont la chaîne de production n’est pas garantie à l’échelle mondiale, qui ne supporte ces modèles qu’un an ou qui risque de disparaître en un mois (les gens du métier se souviendront de Daqri) ? Le choix du matériel ne doit pas se faire uniquement sur la fiche technique, mais aussi sur la capacité du fournisseur à assurer un approvisionnement continu, réparer les modèles existants et garantir la pérennité de son écosystème sur le long terme.

Tant que les constructeurs de lunettes grand public n’auront pas intégré nativement des briques « Entreprise », la DSI devra privilégier des acteurs technologiques B2B solides ou s’appuyer sur des plateformes logicielles tierces capables de sécuriser cet environnement. Sans cela, ces lunettes resteront soit un POC qui à pris du poids, soit de la Shadow IT incontrôlable, avec le risque d’avoir un parc matériel hétéroclite, obsolète et irremplaçable en cas de casse.

La subtilité de la « prescription »

J’ai préféré mettre ce point à l’écart de la partie précédente même s’il est lié à la gestion de flotte. Une paire de lunettes connectées et avant tout… une paire de lunettes ! Une proportion très importante des personnes nécessite une correction visuelle pour travailler. Or, équiper ces salariés avec des lunettes connectées implique d’y intégrer des verres à leur vue. Dès lors, le terminal informatique perd son statut d’équipement générique pour devenir un dispositif ultra-personnalisé et strictement intransférable. Un technicien ne peut tout simplement pas emprunter la paire de son collègue, ni se dépanner en récupérant une lunette de prêt standard au guichet de la DSI en cas de panne. Ce paramètre change notablement les règles traditionnelles de la gestion de flotte IT.

Le RealWear HMT-1 peut être porté avec des lunettes de sécurité

Nous avons alors deux cas de figure. La DSI s’oriente vers des modèles de lunettes conçus pour être portés par-dessus les lunettes de vue traditionnelles du collaborateur. C’est le cas par exemple des modèles de Realwear, qui permettent par exemple d’utiliser des lunettes de sécurité.

Une alternative est d’utiliser un module optique clipssable sur une monture. Pour le moment il y a peu de proposition dans de ce type mais on trouve quelques références comme les dynaEdge de dynabook (ex Toshiba) ou chez certains fabricants de Shenzhen.

Dans ce scénario, la monture connectée reste un bien commun géré par la DSI, tandis que chaque collaborateur possède son propre équipement , peu coûteux et personnel.

Cependant, si l’entreprise opte pour des lunettes au format « grand public » où l’électronique et les verres correcteurs sont fusionnés de manière indissociable, la stratégie bascule vers une dotation strictement individuelle. Le terminal informatique devient alors un équipement hybride, à la croisée du matériel IT, de l’Équipement de Protection Individuelle (EPI) et du dispositif de santé. Cette approche implique une collaboration inédite entre la DSI, les RH et la médecine du travail, voire la mutuelle de l’entreprise, pour gérer les prescriptions médicales et la prise en charge financière des verres. De plus, le cycle de vie de l’appareil s’en trouve lourdement impacté. Lorsqu’un collaborateur quitte l’entreprise, la DSI ne doit pas seulement effacer les données de la lunette à distance via le MDM, elle doit également prévoir un processus logistique de retour en atelier pour faire détruire et remplacer les verres correcteurs avant toute réattribution. Ou bien, le matériel est cédé à l’employé ? Les pistes sont ouvertes !

Cybersécurité et gouvernance des données

Je n’ai pas voulu faire de hiérarchie dans les différents points abordés, mais clairement, avec les données, nous abordons un thème vraiment délicat. Commencons encore une fois par enfoncer une porte ouverte. Une paire de lunettes connectées est un dispositif de captation permanent. Sur le marché grand public, des modèles comme les Meta Ray-Ban s’appuient sur le Cloud de Meta pour traiter les requêtes vocales, assurer la traduction en temps réel ou analyser des images via l’intelligence artificielle. Les conditions d’utilisation de ces appareils précisent d’ailleurs que ces vidéos ou fichiers audios peuvent être stockés sur des serveurs tiers et même, dans certains cas, examinés par des annotateurs humains pour entraîner les algorithmes. Si un utilisateur privé accepte ce compromis, c’est une sacrée ligne rouge pour une entreprise ! Imaginez un collaborateur portant ces lunettes dans un laboratoire de R&D, lors d’une réunion stratégique du Comex, ou simplement en train de taper son mot de passe sur son ordinateur. Si ces flux ne sont pas contrôlés, l’entreprise s’expose à des fuites massives.

Pour parer à ce risque, le tout premier chantier de la DSI sera probablement la gestion des identités et des accès (IAM). Sur un poste de travail classique, la sécurité commence par la saisie d’un mot de passe ou l’insertion d’une carte à puce. Mais comment s’assurer avec certitude que la personne qui chausse les lunettes est bien le collaborateur autorisé ? Je ne connais pas le meilleur moyen d’indentification existant aujourd’hui dans ce cas mais cela peut être par exemple un déverrouillage conditionné à la proximité immédiate du smartphone professionnel sécurisé de l’employé. Sans cette validation d’identité initiale, la lunette doit rester un simple bout de plastique inerte, incapable d’activer ses caméras ou de se connecter au réseau de l’entreprise.

La gesiton des accés reste un point essentiel dans la sécurisation des lunettes.

Une fois l’utilisateur formellement identifié, la question du parcours de la donnée captée se pose immédiatement. Pour éviter que les secrets industriels ne partent sur des serveurs extérieurs, l’entreprise doit privilégier au maximum l’Edge Computing, c’est-à-dire le traitement purement local de l’information. L’objectif est de configurer l’architecture logicielle pour que l’analyse des images, la reconnaissance d’objets ou les requêtes simples soient effectuées directement par le processeur embarqué dans la monture, ou à défaut, par le smartphone d’entreprise auquel elle est appairée. En limitant drastiquement le volume de données brutes qui transitent, on réduit mécaniquement la surface d’attaque et on s’assure que ce qui est vu par l’employé reste confiné à son environnement de travail immédiat.

Toutefois, il faut rester réaliste face aux capacités matérielles de ces appareils. Pour des usages nécessitant une très grande puissance de calcul, comme le rendu d’un jumeau numérique en 3D complexe ou l’interrogation d’une IA générative métier, le recours à un serveur distant reste bien souvent inévitable. Dans cette situation, la DSI peut imposer un routage strict. Les flux de données doivent être chiffrés et encapsulés de bout en bout vers des environnements maîtrisés par l’entreprise. Le recours à un cloud privé, hébergé en interne ou en externe en garantissant (juridiquement) l’étanchéité des informations, devient la seule option viable pour s’assurer qu’aucune vidéo d’usine ou de prototype ne se promènera sur quelques serveurs à la merci d’une utilisation « non conventionelle ». Même chose pour la mise en place d’un outil d’assistance à distance.

Dernier point, les lunettes connectées étant intrinsèquement destinées à la mobilité sur le terrain, elles sont de fait très exposées aux risques de perte ou de vol. Que ce soit sur un chantier, dans les transports ou dans un atelier, une paire de lunettes égarée ne doit pas transprter des données en clair. Nous avons vu que l’activation des lunettes doit être strcitement controlée, mais la DSI doit exiger également chiffrement systématique et robuste de la mémoire interne de l’appareil. Finalement nous nous rapprochons assez de la gestion d’ordinateurs portables ou de mobiles. Il faut juste que les constructeurs offrent ces possibilités.

Un court passage par l’écosystème logiciel

Ce n’est pas tout à fait dans le cadre de cette discussion mais je voudrais évoquer rapidement la partie logicielle qui va évidement apporter la véritable valeur ajoutée des lunettes connectées. De prime abord, la démarche pour équiper ces nouveaux terminaux est strictement identique à celle de n’importe quel projet informatique classique. La DSI, en étroite collaboration avec les directions métiers, doit commencer par rédiger un cahier des charges en fonction du besoin qui, nous l’avons dit, est déjà défini. Une fois ce besoin qualifié, l’entreprise se retrouve face au traditionnel dilemme du « Make or Buy ». Elle peut décider de s’appuyer sur une solution existante sur le marché, conçue par un éditeur spécialisé, ou bien conclure qu’aucune offre ne répond parfaitement à ses processus très spécifiques et opter pour un développement sur mesure. Fondamentalement, cette réflexion applicative ne modifie en rien les règles d’intégration, de sécurité et de déploiement que nous avons évoquées précédemment.

Cependant, transposer cette logique de développement au monde des lunettes connectées entraîne une conséquence assez particilère que l’on ne rencontre plus depuis longtemps dans le monde de l’informatique traditionnelle. Lorsque vous choisissez ou développez un logiciel pour un ordinateur , vous vous reposez sur des systèmes d’exploitation stables et standardisés depuis des décennies. Pour le monde des lunettes connectées, ce n’est pas aussi simple, même si on peut espérer que le déploiement d’Android XR simplifiera les choses. En attendant, il va falloir appliquer la même stratégie que pour le matériel, l’OS et la méthode de développement sont-ils assez standards pour changer de modèle de lunettes sans repartir de zéro ? Un élément de plus à intégrer dans le cahier des charges !

L’Humain au cœur du dispositif : Acceptabilité, formation et nouveau cadre RH

Dernier point mais pas le moins important, les gens doivent utiliser la solution ! L’intégration des lunettes connectées ne s’arrête pas aux portes des serveurs et des routeurs de l’entreprise. Une fois l’infrastructure technique sécurisée et le matériel géré, le véritable défi commence sur le terrain, et il est… humain. Nous allons par concéquent largement déborder le champs de compétences de la DSI et nous rentrons dans la question de l’accompagnement au changement. Même en prenant beaucoup de précaution pour limiter les modifications des processus métiers, des changements vont s’opérer. Les personne doivent donc être formés pour comprendre le plein potentiel de l’outil et la manière dont il va faciliter leur métier. Il s’agit de les rendre acteur de ce changement.

Et cela ne s’arrete pas là. Comme l’illustrent les craintes du grand public face à l’invisibilité de ces nouvelles caméras, le porteur de lunettes connectées peut rapidement être perçu comme une source d’anxiété par ses pairs si le cadre n’est pas limpide. Et lui-même peut concidérer finalement ses outils plus comme des moyens modernes d’hypercontrole, plus que d’assistance.

Mais là nous sortons vraiment du cadre de la DSI et de cet article !

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