
Depuis quelques années, nous voyons apparaître de nombreux modèles de lunettes connectées. Pas encore tout à fait des lunettes de réalité augmentée, mais des dispositifs intégrant des fonctionnalités variées, qui se rapprochent peu à peu de ce que l’on pourrait appeler de « vraies » lunettes de réalité augmentée. L’exemple emblématique reste les Ray-Ban Meta, sorties en 2021 et 2023, et qui ont rencontré un succès impressionnant avec plus de 2 millions d’exemplaires vendus.
Mais ce succès, ajouté à la multiplication des modèles, traduit-il un réel engouement durable pour ces appareils ? Ou bien s’agit-il d’un pic de curiosité, typique des innovations technologiques, qui ne pourra se maintenir que si des usages concrets pour le grand public émergent ?
Je suis le premier convaincu de l’intérêt des lunettes de réalité augmentée. Depuis des années, je travaille à les intégrer dans des processus industriels variés, où elles démontrent à chaque fois des gains d’efficacité et de productivité étonnants. J’ai donc accueilli avec enthousiasme la proposition de Meta, qui, pour la première fois depuis longtemps, a sorti un produit pensé pour le grand public. Mais je m’interroge malgré tout sur la stratégie des constructeurs, qui semblent viser ce même public large avec des produits encore peu différenciés.
Voici quelques raisons qui nourrissent ce doute.

Ray-Ban ou Meta : qui séduit vraiment ?
Comme je le souligne depuis plusieurs mois, le succès des Ray-Ban Meta doit être interprété avec prudence. Le travail de Meta pour intégrer autant d’intelligence dans une monture aussi compacte est remarquable. Mais une part importante de ce succès vient, selon moi, de la puissance de la marque Ray-Ban. Une marque forte, associée à un design iconique, réduit le risque perçu à l’achat. Cette stratégie est d’ailleurs reprise par Google avec ses modèles créés en partenariat avec Warby Parker et Gentle Monster. Et même si les fonctions numériques ne sont pas utilisées, il reste une belle paire de lunettes de soleil. Le vrai test, pour Meta, sera de sortir un modèle sous sa propre marque et de séduire au-delà des early adopters. Ce sera le signal d’un véritable marché de masse… ou non.
Des usages encore flous
Autre point important : les usages proposés. J’ai déjà évoqué cette question dans plusieurs articles. A-t-on vraiment besoin, au quotidien, d’un traducteur multilingue en temps réel dans son champ de vision ? Le guidage géolocalisé, mis en avant par Google, est aujourd’hui parfaitement assuré par un smartphone. La vraie question est donc : ces fonctionnalités sont-elles suffisamment différenciantes pour justifier l’achat d’un tel appareil, souvent à plusieurs centaines d’euros ?
Pour l’instant, j’en doute. Cela pourrait changer avec l’arrivée d’Android XR, qui offrira enfin aux développeurs les moyens de créer des applications pensées pour les lunettes, et non de simples adaptations de ce qui existe déjà. Il est possible que des usages encore insoupçonnés émergent.
L’intégration dans les lunettes correctrices : encore loin
Un autre obstacle majeur vient de la difficulté à intégrer ces technologies dans des lunettes correctrices. Aujourd’hui, malgré quelques essais intéressants, acheter des lunettes connectées à sa vue reste compliqué et coûteux. Pourtant, c’est une condition indispensable pour toucher le grand public. Il faut que ces dispositifs deviennent aussi simples à obtenir qu’une paire de lunettes chez l’opticien.
L’intégration technique, notamment des guides d’onde dans des verres correcteurs, reste un défi. Pour aller plus loin sur ce sujet, je vous recommande ce podcast de Valérie, qui détaille les relations encore balbutiantes entre les géants de la tech et les fabricants traditionnels de lunettes.
Une multitude de marchés de niche pour les lunettes connectées ?
Peut-on en conclure que le marché est voué à l’échec ? Certainement pas. On observe déjà, notamment au CES, des propositions ciblées, avec une valeur ajoutée immédiatement compréhensible.
Citons, par exemple :
- Nuance Audio (Luxottica) : véritables aides auditives, au design assumé.
- XanderGlasses : transcription en temps réel des conversations, basées sur une plateforme Vuzix.
- Artha : retranscription de l’environnement par retour haptique via une ceinture lombaire.
- Engo (ActiveLook) : lunettes sportives affichant des données en temps réel dans le champ de vision.
- Legion Glasses 2 : écrans déportés pour les gamers, avec faible latence et haute résolution.
- Athena Security : lunettes connectées pour agents de sécurité, intégrant les systèmes de détection.
Ces exemples montrent que, même sans raz de marée, des usages très spécifiques trouvent leur public, parfois à des prix élevés, mais toujours avec une valeur perçue très claire.
Quelle stratégie pour les professionnels ?

Si vous êtes une entreprise souhaitant développer une application pour lunettes connectées, la première question à se poser est celle du public cible. À moins d’avoir les moyens d’un géant de la tech, il est crucial que ce public soit identifiable, solvable, et qu’il permette de définir un modèle économique clair.
À court et moyen terme, cibler des marchés de niche avec des besoins précis me semble une stratégie bien plus pertinente que de viser un hypothétique marché grand public. J’insiste (encore) sur l’arrivée prochaine d’Android XR, et la possibilité pour les développeurs de créer des applications adaptées à toute une gamme de matériel, va permettre de sélectionner la paire de lunettes idéale en fonction des besoins du client.
Le rêve d’un marché de masse, avec des lunettes connectées sur tous les visages, pourrait bien laisser place à une mosaïque de marchés de niche, chacun avec ses modèles économiques solides, et des lunettes parfaitement adaptées à leurs usages.
D’ailleurs, ce n’est pas si éloigné de ce que je vois déjà dans les usages professionnels avec des lunettes de type RealWear ou Vuzix.
